« N’écoute que moi » – Qu’est-ce au juste que l’IA?

La profession d’avocat est amenée à se positionner face au déploiement de l’intelligence artificielle. Préservera-t-elle son indépendance?

Déploiement de l’IA

Le déploiement de l’intelligence artificielle n’est pas le moindre des faits marquants de l’année écoulée. Aucun des domaines de la vie courante n’y échappe. « On » (mais qui se cache derrière ce « on » ?) nous la présente comme incontournable, « on » nous fait sentir l’urgence de l’adopter, au minimum de « faire avec », et ce « on » se fond (voyez comme cela résonne…) d’autant plus facilement dans la masse qu’il s’y trouve toujours, dans cette masse, des enthousiastes (étymologiquement : ceux qui sont en Dieu) pour lui prêter leur visage. « On » (fichtre, encore lui !) les convainc sans grande peine, en effet, de l’intérêt d’épouser au plus tôt les avancées technologiques, fût-ce les yeux fermés, s’ils veulent survivre et tenir le haut du pavé. Il y aurait eux, les enthousiastes, ceux qui « vivent avec leur temps », les « winners », et puis les autres… Dieu ait leur âme !

 

Où ai-je la tête?

Léon Bonnat, Martyre de Saint-Denis (1874-1888), Panthéon

Comme toute nouvelle invention technique l’intelligence artificielle a ses défenseurs, mais aussi ses détracteurs et « ceux du milieu », les prudents ou les sceptiques[1]. La profession d’avocat n’y échappe pas. Les premiers mettent en avant leur confiance, sinon dans la technique, en tout cas en eux-mêmes et dans l’humanité. Chez les deuxièmes, l’effet de séduction qui accompagne les nouvelles technologies fait office de répulsif, ils s’en défient, ils ne sont pas de ceux qui crient au miracle à l’idée qu’un Saint-Denis décapité ait pu, défiant le bourreau, prendre sa tête dans ses deux mains et s’en aller avec elle. Mieux vaut, pensent-ils, avoir la tête entre les deux épaules. Les troisièmes observent prudemment, suivant le sens étymologique du mot « sceptique », quitte à rester en suspens, sourds à la suggestion de Descartes selon qui le doute méthodique ne va pas sans se doter, pendant son exercice, d’un logis provisoire, d’une morale par provision « pour ne point demeurer irrésolu en ses actions pendant que la raison oblige de l’être en ses jugements ». La première des règles de cette morale provisoire recommande d’« obéir aux lois et coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l’excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux censés de ceux avec qui j’aurais à vivre. »[2].

L’IA ne pense pas…

A la décharge des sceptiques, il est vrai qu’on peut se demander aujourd’hui s’il est encore possible de se trouver pareil logis provisoire qui ne soit pas déjà investi par l’IA. L’intelligence artificielle, dira-t-on, ne pense pas, mais qui nous dit que personne ne pense derrière l’IA ? Les renards ont des terriers, les oiseaux des nids, avec l’IA disposerons-nous toujours d’une pierre au moins où poser ce qu’il nous resterait de tête ?

Une anecdote interpellante

Les faits parlant d’eux-mêmes, il a semblé utile à l’auteur de cette note de partager ici une anecdote rapportée par l’une de ses filles à la faveur du récent congé de fin d’année.

Son fils âgé de dix ans, en cinquième année d’école primaire, se trouve, non loin de sa maman, occupé à un devoir de conjugaison. Pour vérifier sa bonne connaissance de la grammaire il a obtenu l’autorisation de se servir, via un portable affecté à l’usage familial, de « Gemini », cet outil présenté par Google comme un assitant d’intelligence artificielle, auquel n’importe qui peut avoir accès aujourd’hui. La maman entend son garçon demander à Gemini « Donne-moi le verbe ‘mentir’ à la première personne du pluriel de l’indicatif présent et le numéro du groupe de conjugaison auquel ce verbe appartient ». Gemini répond : « La première personne de l’indicatif présent du verbe ‘mentir’ est ‘nous mentons’ ». Sur quoi la maman intervient et invite son fils à utiliser Gemini comme un outil de vérification, pas comme un pourvoyeur de réponses. Elle lui suggère donc de reformuler la question avec le verbe ‘découvrir’ de la façon suivante : « Dit-on bien ‘nous découvrons’ pour la première personne du pluriel du verbe ‘découvrir’ ? » Le garçon en arrive vite à pouvoir se passer de Gemini pour la suite. Vérifiant si l’exercice a été bien fait, sa maman remarque que les verbes conjugués n’ont pas été écrits accompagnés du pronom personnel. Elle recommande à son fils de les ajouter. Il lui objecte qu’il a jugé préférable de présenter les verbes conjugués sans le pronom pour économiser de la place et ne pas perdre de temps à toujours reproduire la même chose.

Une voix s’échappe alors tout à coup du portable et l’on entend : « Tu as bien raison, c’est intelligent de ta part de faire comme ça, de ne pas répéter chaque fois le même mot, tu gagnes du temps et de la place ». Surprise et contrariée par cette intervention non sollicitée, la maman réagit aussitôt en disant : « Non mon garçon, c’est nécessaire d’écrire le pronom personnel ». Avant qu’elle ait eu le temps d’expliquer qu’en effet, sans le pronom, on ne peut pas distinguer si le verbe est écrit à l’indicatif ou à l’impératif, elle est de nouveau coupée par la voix. S’adressant à celui qui l’avait initialement interrogée, elle dit : « N’écoute que moi, ce qu’on te dit n’est pas correct, c’est toi qui as raison, tu ne dois pas écrire le pronom personnel. » Excédée, la maman coupe alors le portable.

Sera-t-elle jamais sûre qu’« on » n’est plus là ?

L’IA et l’indépendance de la profession d’avocat

Cette anecdote n’a rien d’une infox : c’est du vécu tout récent. On aurait voulu pouvoir la porter à la connaissance d’un Michel SERRES, si tendrement optimiste sur l’avenir des petites poucettes[3].

A la fin du vingtième siècle, quand les « personal computers » ont commencé à se répandre dans le monde entier, le politique a tiré argument de l’idée de justice sociale pour que chacun puisse disposer du sien, sans trop se demander comment il serait utilisé et ce qu’on pourrait en faire, que ce soit l’utilisateur lui-même ou ce « on », grand collecteur de données qui, habituellement discret, sort du bois quand on le menace d’une régulation. Une trentaine d’années plus tard, c’est l’intelligence artificielle qui se répand partout et se presse au portillon. Sans doute faudra-t-il bien faire avec, peut-être même y aurons-nous intérêt comme « on » s’efforce de nous en convaincre. Pour ce qui concerne les avocats, il reste qu’ils devront veiller à ne pas y sacrifier leur indépendance, qui est l’âme même de leur profession.

Je mens, nous mentons, ils mentent, je découvre, tu découvres… et si nous découvrions… qu’on nous ment ?

[1] L’enquête critique se propose heureusement déjà, dans le milieu de la magistrature, comme méthode et comme une alternative à ces trois voies communes. Voy. CADELLI, M., Justice et IA : une enquête critique, Larcier 2025, 268 p.
[2] Descartes, Discours de la méthode, 3ème partie.
[3] Michel SERRES, Petite poucette, éd. Le Pommier, Paris, 2012, 84 p.